POTION MAGIQUE POUR UNE INDUSTRIE DE PROTOTYPES
Par Serge Siritzky
La France a une tradition d’innovations économiques pertinentes.
Ainsi, en 1948, pour permettre à son cinéma de résister au rouleau compresseur des films américains, elle a inventé le compte de soutien. En 1983, c’est elle qui a convaincu ses partenaires européens, lors de la transformation du Marché commun en Union européenne, d’adopter la règle de l’exception culturelle qui permet d’exclure l’audiovisuel et la culture des règles du libre-échange. Et, comme le CNC vient de la démontrer, elle a su faire en sorte que son soutien à son cinéma ne coûte pas un sou au contribuable. https://siritz.com/editorial/l-arme-de-notre-redressement-culturel-et-economique/
Drogués à l’investissement
Le compte de soutien est le premier mécanisme imaginé pour le cinéma et l’audiovisuel, mais il a été complété par de nombreux autres. Notamment par le crédit d’impôt, qui, lui, est utilisé dans d’autres secteurs industriels et par d’autres États. Le crédit d’impôt est une ristourne fiscale qui réduit le coût d’un investissement. Mais le compte de soutien est bien plus : c’est une potion magique qui contraint les entrepreneurs du cinéma et de l’audiovisuel au dynamisme et à la créativité. En effet, cette trésorerie que génère le producteur, le distributeur ou l’exploitant ne peut être utilisée que s’il l’investit. Ce mécanisme les rend comme drogués à l’investissement. Et si, par exemple, un producteur n’arrive pas à monter son propre film, il va permettre à un autre producteur de monter le sien en y investissant son compte de soutien pour en être coproducteur.
La crise du secteur de l’édition
C’est donc bien ce mécanisme qui explique que la France produise autant de films et ait autant de salles de cinéma. Dans ces conditions, comment expliquer qu’aucun autre secteur n’ait pas pensé l’adopter ? sans aucun doute, parce qu’aucun ne l’a compris.
Or, aujourd’hui, le secteur de l’édition de livres, qui est une source croissante de la création cinématographique et audiovisuelle et pour lequel ces deux secteurs représentent un marché en croissance, traverse une véritable crise. La vente de livres régresse fortement (déjà 8% depuis le début de l’année) tandis que les dépôts de bilan et les fermetures de librairies se multiplient.
Salles et libraires sont des rampes de lancement irremplaçables
L’adaptation par le secteur du livre d’un mécanisme de compte de soutien semble s’imposer. Il devrait tout d’abord concerner les points de vente et tous leurs investissements pour soutenir la diffusion de livres (travaux, promotion, etc…). En appliquant, comme le cinéma, un taux de retour dégressif en fonction du chiffre d’affaires il s’analyserait comme un droit de douane sur les plateformes et, peut-être aussi, sur les grandes surfaces.
Car, bien que ce sont aujourd’hui les télévisions et les plateformes qui soient, de loin, la principale source de financement des films, les producteurs savent que ce sont les salles de cinéma, ces centres d’animation culturelle répartis sur l’ensemble du territoire, qui sont la rampe de lancement incontournable de leurs films. C’est pourquoi ils leurs accordent un véritable privilège : ils leurs accordent une priorité de diffusion exclusive assez longue sur les chaînes et les plateformes. Les majors américaines, qui, presque toutes, possèdent une plateforme et n’ont pas le droit de posséder des salles, n’accordent aux salles qu’une exclusivité de durée réduite. De ce fait, le chiffre d’affaires de leurs films aux États-Unis recule.
Comme les producteurs et distributeurs de films français par rapport aux salles de cinéma, les éditeurs ont donc intérêt à ce que la part de marché des 3 500 libraires augmente au détriment de celles des plateformes et des grandes surfaces auxquelles, en outre, parce qu’elles représentent un marché concentré elles doivent consentir des des ristournes importantes.
Le compte de soutien pourrait aussi s’étendre aux éditeurs. Là encore un taux de retour dégressif en fonction du chiffre d’affaires de chaque livre, permettrait de faire financer par les quelques gros succès une partie des pertes générées par la majorité des livres. Car, comme pour le cinéma, l’édition, par nature, est un marché de prototypes, avec beaucoup plus d’échecs que de succès. Dans le cinéma les exploitants estiment que trop de films sortent (en moyenne 15 par semaine). Cet excès d’offre contribue à la concentration des entrées sur deux ou trois films par semaine. Ainsi, la moitié des 250 à 300 films français produits chaque année réalisent globalement moins de 20 000 entrées et totalisent globalement moins de 2 % des entrées de tous les films français.
Les producteurs répondent que le principe de l’exception culturelle fait échapper la culture aux strictes règles de l’économie. Mais, pour les économistes, ces « échecs » s’apparentent à de la recherche développement , indispensable pour l’innovation, principal moteur de la croissance. Comment prédire à l’avance quels films vont être des échecs? Et le réalisateur d’un film à succès a peut-être débuté sa carrière par un échec.
Le compte de soutien est bien la potion magique d’une industrie de prototypes.