LE CINÉMA PEUT GAGNER LA BATAILLE DE L’ATTENTION
Par Serge Siritzky
Le rendez-vous annuel de la FNEF qui a eu lieu mardi dernier au cinéma Panthéon a été l’un des temps forts de la vie cinématographique française. En une matinée les éditeurs de films ont abordé de manière approfondie tous les défis auxquels le cinéma est confronté. Les résultats de l’année 2025 ont été particulièrement mauvais, mais depuis une mois ils sont exceptionnellement bons.
Le cinéma est engagé dans la bataille de l’attention
Les éditeurs sont unanimes à reconnaître que, depuis le Covid, leur industrie livre une nouvelle bataille, celle de l’attention, et qu’elle la mène essentiellement contre l’i-phone. Il est clair que le public ne va plus au cinéma, il va voir un film. Victor Hadida, le président de la FNEF a rappelé que le cinéma est une industrie de prototypes. Aux yeux de Gaëtan Bruel, le président du CNC, la distribution est le secteur le plus risqué du cinéma. C’est dans cette optique qu’il a déplafonné le soutien automatique, afin que les pertes générées par les échecs inévitables aient plus de chances d’êtres compensées par les bénéfices générés par les succès. En contrepartie l’aide sélective a été également réformée afin de dissuader les distributeurs de prendre des risque inconsidérés. Le distributeur est le premier partenaire sollicité par le producteur parce que c’est sa participation qui va déclencher celle des autres sources de financement.
En 2024 l’Observatoire de la distribution a dénombré plus de 160 sociétés de distribution. 10 d’entre elles ont rassemblé 3/4 des recettes. Mais la moitié d’entre elles ont eu un compte d’exploitation équilibré ou bénéficiaire. Et si la fréquentation n’avait pas encore retrouvé les niveaux d’avant Covid, c’est essentiellement dûs aux résultats du cinéma américains. Au contraire ce fut une très bonne année pour les films français.
La force du cinéma c’est sa singularité
Face à l’explosion d’offre d’images sur les plateformes mais surtout sur l’i-phone, la force du cinéma c’est sa singularité. Cette singularité est sa raison d’être. Or Olivier Snanoudj (Warner France) et Rémi Marti (Comscore) ont souligné qu’en 2025 les 16 films en tête des audiences appartenaient soit à des franchises soit à des marques. Il fallait attendre le 17 ème, « Moi, ma mère et Sylvie Vartan », pour trouver un film « singulier ». Par ailleurs, ils ont noté qu’en 2025 la fréquentation a chuté de 14,6% par rapport à 2024. Mais sur les 10 premiers films la chute n’est que de 2,4% et sur les 50 premiers elle n’est que de 0,1%. Donc, c’est sur les 700 autres que porte l’essenteil de la chute.
Christophe Courtois (SND) a souligné que chaque français consomme 4 23′ de vidéo par jour et 4h50′ de consommation cinéma par an. La consommation cinéma n’est donc qu’une goute d’eau. C’est dire qu’il suffit d’une augmentation infinétisimale de sa consommation pour que la fréquentation revienne à plus de 200 millions de spectateurs : 1 film de plus pan an pour les spectateurs assidus (qui vont 35 fois par an au cinéma) et un demi film par an pour les réguliers ( un film par mois) et les occasionnels (moins d’un film par mois) amènerait à 203 millions d’entrées. Face à la concurrence de l’i-phone le cinéma bénéficie d’avantages compétitifs : la consommation collective (76% ont été accompagnés lors de leur première séance), l’immersion ( 83% considèrent la salle comme le meilleur endroit pour voir un film), l’animation culturelle (35% ont participé à une animation en salle).
Sylvain Berthier(Vertigo, la société d’étude qui interroge 20 000 spectateurs par semaine) affirme que, contrairement à une idée reçue, les jeunes ne vont pas moins au cinéma qu’avant. Ce sont d’ailleurs eux qui font l’essentiel de la fréquentation des blockbusters. En revanche, en 2025, les +60 ans ont été moins au cinéma.
Ariane Toscan du Plantier (Gaumont) a révélé que son groupe va désormais investir dans moins de films (8 par an), mais investir plus dans chaque film. À ses yeux la publicité digitale est primordiale parce qu’elle permet de s’adapter plus vite aux réaction du public. Or cette réactivité est indispensable, d’autant plus que seuls 9% des spectateurs ont entendu parler des films qui vont sortir la semaine suivante.
La nécessaire révolution de l’accès à la data spectateur et séance
Pour que le cinéma puisse s’adapter à ce nouveau marché les distributeurs proposent de profondes modifications de leur modèle économique. Tout d’abord les dépenses publicitaires devraient être incluses dans le coût du film lors de l’agrément. Cela devrait notamment permettre à ces dépenses de bénéficier du crédit d’impôt. Par ailleurs, compte tenu de l’économie des distributeurs, leurs investissements publicitaires sont en forte baisse : 518 millions € en 2019 et seulement 365 millions en 2024 (-30%). Les éditeurs regrettent que la plus grande partie de ce budget 30%) serve à payer les bandes annonce dans les salles alors qu’auparavant cette diffusion était gratuite. Car, pour augmenter la fréquentation ils doivent attirer l’attention de ceux qui passent leur temps sur leur i-phone. Et pour être plus efficaces les éditeurs devraient avoir un accès à la data spectateur pour un usage massif dans leur communication vers les plate-formes et les réseaux. Le distributeur doit avoir en instantané la réalité des séances et de la fréquentation pour réagir par des communications ciblées. Les exploitants doivent s’engager dans cette révolution de la data.
S’il sait jouer de sa singularité, de ses avantages compétitifs et mettre en oeuvre ses data le cinéma peut gagner la bataille de l’attention.