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Le carrefour

FRANCOIS THIRRIOT SUR L’EXPLOITATION

 François Thirriot est l’exploitant du multiplexe Métropolis à Charleville-Mézière et le président du Syndicat français, le principal syndicat d’exploitants de salles de cinéma (730 écrans pour 200 adhérents) qui représente toutes les catégories de salles :  indépendants, mono-écrans, municipaux, art & essai,  grands circuits.

Interviewé

Siritz.com : Vous êtes l’exemple d’un exploitant indépendant important. Quelles sont les caractéristiques de votre multiplexe Métropolis ?

François Thirriot : C’est un établissement de 10 écrans pour 2 000 fauteuils qui réalise  entre 400 000  et 430 000 entrées par an depuis son ouverture en janvier 2004. 

On est sur une ville de 50 000 habitants et le multiplexe est situé en centre-ville. 

Cette implantation au cœur de la cité était pour nous très important.

Siritz.com : C’est la tendance des nouveaux multiplexes depuis quelques années d’être de proximité et pas dans des centres commerciaux, hors des villes comme au départ.

Participer à la dynamisation de la ville

FT : Nous voulions participer à la  dynamisation du centre ville. L’abandonner aurait eu pour conséquence de l’affaiblir. Nous avons eu  la chance  d’être accompagnés par la ville qui a décidé d’affecter pour ce projet une friche industrielle constituée de petits artisans. Elle avait donc un foncier de 10 000 m2 sur lequel nous nous sommes implantés en 2003.  Nous avons fait l’acquisition du foncier pour 5 000 m2, devenant ainsi entièrement propriétaire du multiplexe.

Siritz.com : Donc, quand les salles ont fermé le 16 mars, vous n’aviez pas de loyer à payer.

FT : Effectivement. Il nous reste à honorer les dernières échéances de l’emprunt contracté pour effectuer cet investissement de 6,3 millions €.  En ce sens nous ne sommes pas dans une situation trop inconfortable car notre endettement est faible. Mais restons prudents. Il reste que beaucoup d’exploitants qui ont des emprunts importants à rembourser sont très inquiets.

Siritz.com : Et le personnel était en chômage partiel. Mais est-ce qu’il n’y avait pas d’autres frais ?

FT : Nous avons maintenu pendant la fermeture une équipe réduite chargée de l’entretien, soit deux personnes qui venaient une fois par semaine pour mettre en route les installations et les contrôler. Nous avons profité de cette période pour faire les travaux d’entretien et du rangement. Nous avions vraiment besoin de nous occuper. Il faut dire qu’il’ était assez traumatisant d’entrer dans un cinéma subitement désert et silencieux qui accueille en moyenne 1200 personnes par jour.

Siritz.com : Il faut dire que les deux premiers mois de l’année, avant la fermeture des salles, la fréquentation avait été très mauvaise. Quasiment -30%. 

FT : Effectivement. L’année dernière avait été une année record, du fait de l’offre de films. Quand nous avons vu ce qui était annoncé pour 2020 il était clair que l’année serait compliquée. Les deux premiers mois l’ont confirmé avec une baisse de 20 à 30% selon les établissements. La suite nous la connaissons et je suis persuadé que cette tendance aurait continué même en l’absence du Coronavirus, cela d’autant que la météo ne nous aurait pas été favorable du tout.

Siritz.com : J’imagine que pendant cette fermeture vous communiquiez avec vos collègues  du Syndicat français. Or, un certain nombre d’entre eux sont propriétaires  de fonds de commerce ou gérants, donc ont un loyer à payer.

La FNCF a fait un travail remarquable

FT : Nous avons effectivement échangé souvent en visio-conférences et beaucoup par téléphone. Les retours sur nos difficultés et nos inquiétudes remontaient régulièrement à  la Fédération Nationale des Cinémas Français, très présente. En fait, cette période de trois mois était stable au niveau des dépenses puisqu’il ne se passait rien. Ce qui nous inquiétait en revanche c’était la reprise. Il reste que la profession est bien organisée. Et il faut le dire : la FNCF a fait un travail remarquable à tous les niveaux pour nous accompagner. Et doit être remerciée. D’abord en préparant un guide sanitaire qui soit accepté et qui démontre aujourd’hui  qu’il nous permet de rester ouvert. Puis, pour la réouverture, par une campagne d’affichage en extérieur, qui a été formidablement accompagnée par les affichistes.  Et par un film publicitaire qui a été fait en un temps record et qui a été diffusé sur les chaînes tv qui, elles aussi, ont joué le jeu. Jamais les salles de cinéma n’avaient connu une campagne de cette ampleur. Il faut aussi saluer le travail remarquable des permanents de la FNCF, et bien sûr du bureau et des présidents de syndicats.

Siritz.com : Oui, c’est à souligner quand on voit les problèmes d’autres professions comme les restaurants ou les salles de sport. Vous avez tout prévu et cela a fonctionné dès le début.

Les films américains

FT : J’ajouterai à cela le travail très important réalisé pour présenter un plan de relance au CNC, au ministère de la Culture et au Gouvernement. La FNCF a été l’un des fédérations les plus efficaces pour obtenir un soutien des pouvoirs publics qu’elle jugeait absolument nécessaire. Les résultats ont été rendus publics par la ministre au Congrès de Deauville. Cela a du reste été pris comme exemple par la CICAE qui représente les exploitants au niveau européen, et qui suggère aux Etats de prendre exemple sur nous.

Siritz.com : Donc les salles ont rouvert le 22 juin. Mais elles ont tout de suite eu à faire face à un problème majeur, c’est celui de l’approvisionnement en films américains. Comme la plupart des salles sont fermées aux Etats-Unis et que les majors font des sorties mondiales, pour éviter le piratage, il n’y a pas eu, sauf une exception, de sorties de blockbusters. Or, les films américains représentent en moyenne 55/60 % des entrées françaises et, beaucoup plus l’été, qui est la grande saison pour les sorties de films américains. Quelle a été chez vous la fréquentation comparée à une période normale ? 

FT : Sur la période estivale, le cinéma américain peut représenter 70 à 80% des entrées. Les deux premières semaines, à Charleville, nous étions à 10% ou 15% des années précédentes. Pour monter à 26% en troisième et redescendre aussitôt. Cela est bien sûr lié à l’offre faible de films, mais aussi à la météo. Car il a fait presque tout le temps très beau, de juin à septembre. Puis la fréquentation a remonté doucement. Sur la dernière semaine d’août, avec la sortie de Tenet et une météo favorable, nous étions presque à 60%. Avec, ne l’oublions pas, un nombre de séances réduites ce qui constitue un score appréciable.

Siritz.com : En outre il n’y avait  pas la continuation d’autres blockbusters sortis en juillet et août.

FT : Reste qu’il est toujours difficile de comparer. Pour être parfaitement complet, il faut préciser que l’opération Cinécool se déroulait sur cette semaine (4,5€ pour tous).

Nous perdons de l’argent tous les jours

C’est une opération où les salles du Grand Est font un tarif unique à 4,5 €. En comparant avec d’autres régions on peut penser que cela a boosté la fréquentation. Il reste que c’est la variété qui fait le succès.  Un jour Olivier Snanoudj m’a dit que,  pour bien marcher un film américain avait besoin d’un bon film français en face. Pour terminer avec les chiffres sur la semaine du 9 au 15 septembre la fréquentation était à 24 %, puis à 36%. La semaine dernière à 24%. Cela veut clairement dire que nous perdons de l’argent tous les jours. 

Siritz.com : Pourquoi rester ouvert si vous perdez de l’argent toutes les semaines. Une grande partie des salles britanniques et américaines préfèrent fermer.

Tenir est bien le terme

FT : Ce que l’on veut c’est rester ouvert.  Faire autrement serait une catastrophe. De plus, contrairement à beaucoup de pays nous avons une production importante, diversifiée, de qualité et donc capable de faire des entrées. Nous comptons par exemple beaucoup sur « Les Tuches 4 ». Sur le papier il y a pas mal de sorties intéressantes sur la fin de l’année. Mais les films des majors sont cruellement absents. Aujourd’hui on essaye de tenir. Tenir est bien le terme

Siritz.com : Et il faut que vous soyez ouverts pour soutenir les distributeurs et les producteurs français qui sont, par ailleurs, un atout pour les salles françaises. Est-ce que les chiffres du syndicat français sont  à l’image de vos salles ?

FT : Il y a des disparités importantes. Les gros établissements de la périphérie parisienne semblent plus touchés. Les salles art & essai s’en sortiraient un peu mieux.

Siritz.com : C’est ce que confirme une étude Comscore que nous avons publiée. C’est d’ailleurs normal parce qu’elles programment moins de blockbusters américains, voire aucun. https://siritz.com/financine/lart-essai-resiste-mieux/

FT : Et elles ont un public régulier, fidèle à une salle et à sa programmation. Ce sont des gens qui « vont au cinéma », qui participent volontiers à des avant-premières avec le réalisateur. Ce qui est certain, c’est qu’on ne voit plus les 15/30 ans. On sait pourquoi. Ils reviendront quand l’affiche les attirera. Mais il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps… On craignait de perdre les seniors, qui auraient pu avoir peur d’aller au cinéma. Or ils sont là. 

Siritz.com : Néanmoins, en général, les films français marchent comme ils auraient dû marcher hors crise sanitaire. Par exemple  « Tout simplement noir », « Antoinette dans les Cévennes » ou « Les Apparences » réalisent de très bons scores.

FT : Ils font même parfois mieux. Certains distributeurs ont eu raison de sortir leur film à ce moment. Il reste que les plans de sortie étaient plus élargis. Certains établissements ont fait de la multidiffusion pour compenser le nombre de séances réduit et le manque de films. Ainsi on peut penser que le résultat pour le distributeur est bon mais que cela a eu pour effet de lisser le résultat de chaque salle, la fréquentation étant plus répartie.

Siritz.com : La ministre de la culture Roselyne Bachelot, et le président du CNC, Dominique Boutonnat, sont venus au Congrès de la FNCF. La profession s’attendait à un ensemble de mesures évoquées par le Premier ministre. Mais j’ai eu l’impression que les exploitants étaient impressionnés par l’ampleur réelle des mesures,  leur caractère concret, leur simplicité et leur rapidité probable de mise en œuvre.

FT : Les exploitants ont en effet été satisfaits de constater que les discussions qui avaient été engagés avec les pouvoirs publics avaient abouti à ce que la ministre a annoncé. C’est vrai que, dans les circonstances actuelles, nous étions un peu anxieux. Parce nous ne sommes tout simplement pas les seuls à souffrir. C’est dur partout. Ces annonces confirmées sont donc une bonne nouvelle car ces fonds vont permettre aux salles de cinéma de tenir jusqu’à l’année prochaine.

Rien ne se déroule comme prévu

Siritz.com : Effectivement. C’est une aide jusqu’à la fin de l’année. Mais on ne peut raisonnablement espérer que la crise sanitaire aura disparu le 1er janvier. Elle ne commencera à cesser que lorsqu’il y aura un vaccin qui marche et qui est disponible partout. Qu’est-ce qui va se passer jusque là ? Et l’Etat n’a pas dit ce qu’il fera après le 1er janvier.

FT : Il faut dire de plus que, depuis la réouverture des salles, nous observons une succession d’événements qui fait que rien ne se déroule comme nous l’aurions souhaité. Les sorties de grands films sont  retardées les uns après les autres. Parfois simplement annulées, ce qui est le pire.

https://www.lesinrocks.com/2020/10/05/cinema/actualite-cinema/le-report-du-prochain-james-bond-entraine-la-fermeture-de-centaines-de-cinemas-au-royaume-uni-et-aux-usa/

https://geeko.lesoir.be/2020/10/05/la-sortie-du-film-dune-est-reportee-de-pres-dun-an/

Nous pourrons vraisemblablement tenir jusqu’à la fin de l’année, grâce au plan de soutien. Mais c’est la suite qui m’inquiète. Faudra-t-il un nouveau plan de relance ? suivi d’un plan de maintien ? suivi d’un plan de sauvegarde, voir de sauvetage ? De toute façon on est très dépendant du cinéma américain.

Siritz.com : Et les américains tiennent à des sorties mondiales pour éviter le piratage. Or, une grande partie de leurs salles, donc de leur principal marché, restent fermées.

FT : Le marché américain c’est avant tout 4 villes, à commencer par New-York.

Siritz.com : Où la situation empire à nouveau. Donc, à l’heure actuelle, j’imagine qu’il n’y a pas de discussion de la FNCF avec les pouvoirs publics sur un soutien à partir de 1er janvier.

FT : Nous avons bien entendu des discussions en interne. Nous réfléchissons à l’après. Il faut dans un premier temps permettre au CNC de distribuer les fonds qui nous ont été dévolus. Et le presser à le faire vite et bien. Puis, très très rapidement, anticiper sur la suite qui pourrait être plus compliquée qu’on imagine. J’espère que cela n’arrivera pas bien sûr, mais il faut y réfléchir et se tenir prêts.

Siritz.com : Durant cette période les banques vous ont bien soutenus ?

FT : Oui, en ce qui concerne les reports d’échéances la majorité des banques ont accepté un report des échéances sur 6 mois, voire un an. Il reste qu’un report représente forcément des intérêts complémentaires.  Et que cette charge vient s’ajouter alors que les entreprises souffrent terriblement.

Siritz.com : Elles ne peuvent combler le trou de l’économie française. Mais revenons à la situation du cinéma. Ce qui est frappant c’est que les français n’ont pas eu peur d’aller au cinéma. Quand l’offre était là, ils y ont été. Si les jeunes y ont moins été c’est qu’il n’y avait pas les blockbusters américains. Donc, les français estiment que le cinéma est indispensable à leur vie sociale. C’est au moins une constatation qui peut rendre optimiste.

TF : Dès que la proposition de films existe et que la météo nous est favorable,  le public est là. Le cinéma est le loisir préféré des français car sur une proposition de qualité, la plus accessible et la moins cher.  Nous le savons tous. Cela amène bien sûr à être optimiste. La question est de savoir combien de temps et comment nous pourrons continuer dans une situation dégradée.

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